ai entendu, il n’y a pas si
longtemps, un amateur éclairé me raconter tout le mal
qu’un de ses amis vignerons pensait de la syrah. Résumons
cela en une phrase lapidaire : «ce cépage, ça fait
des vins de pute!»
C’est vrai, il y a déjà ce nom,
rien que ce nom de «syrah» dans lequel semblent vibrer les
délices capiteux de l’Orient, des musiques persanes plus
chaudes encore que les Quatrains d’Umar Khayyam. Syrah, un vrai nom de guerre
comme on disait autrefois dans des maisons où la
tolérance n’était pas qu’un concept.
Et puis, il y a ces arômes incroyables de la
syrah confite par le soleil languedocien. Une branche d’acacia en
fleur, de la papaye très mûre, des tranches et des
tranches d’un pain d’épices à peine sorti du
four, du chocolat, de la réglisse. Et cette bouche moelleuse,
fondante. Votre langue se gorge de parfums musqués. Avez-vous
déjà léché une peau imbibée de
Shalimar? L’Orient. De nouveau, l’Orient.
Se pose alors un véritable débat.
Cette avalanche d’extrême sensualité
équivaut-elle à de la vulgarité? Où est la
limite? Quelles sont les bornes? Où commence l’outrance?
Qu’est-ce que le bon goût ?
Quand bien même. Ne tranchons surtout pas.
Laissons-nous guider par notre envie. Sans retenue aucune.
Lequel d’entre nous n’a jamais
tourné la tête, dans la rue, en croisant une femme
décidément trop vulgaire. Ce déhanchement
exagéré, les talons qui claquent, un fessier que moule de
façon obscène — jusqu’à la trace
d’un slip qu’on peut penser réduit à sa plus
simple expression —, une chaînette à la cheville, un
tailleur forcément rose, de la joncaille. Et je vous épargne la voix, si par malheur vous
l’entendiez. Vous vous empourpreriez sûrement si elle
venait à prononcer votre prénom.
Vous la regardez. Pire, vous la désirez.
Vous voudriez profaner ce sanctuaire de la vulgarité. Est-ce le
bon goût qui vous empêche de la suivre, de l’aborder,
de lâcher quelques mots idiots? Le bon goût ou la
timidité ? Ou la honte d’imaginer que si vous êtes
capable de la désirer, c’est que vous aussi…
Comme si nous ne prenions notre plaisir
qu’avec des madones et des saintes. Ignoble supercherie !
Arrêtons de refuser ce qui, de toute façon, parfois,
s’impose à nous!
Alors, me direz-vous, ce vin-là ne peut se
comprendre qu’en vulgaire compagnie. Ce n’est pas si
simple. D’abord parce que je n’ai absolument pas dit
qu’il était vulgaire. Mais si vous le trouvez vulgaire et
que, malgré cela, vos tempes cognent, laissez-vous aller.
Mais pimentez. Ajoutez un doigt de sophistication.
Songez à ces épouses, à ces honnêtes
mères de famille, qui la nuit tombée ou, pourquoi pas, en
plein jour s’attiraillent, se harnachent, se déguisent
pour ressembler à celles qu’elles répugnent
d’être. Vive les bas résille, les escarpins et la
dentelle noire!
Assurément, le moelleux incommensurable de
la cuvée Sylla du Domaine Borie de Maurel ne peut se comprendre
que sur le nombril parfumé — n’oubliez pas Guerlain
— d’une rousse, vraie ou fausse, qui saura sans affectation
laisser libre cours à sa vulgarité naturelle.